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De la honte à la rédemption

De la honte à la rédemption, voici pourquoi c’est le plus grand roman italien.

Dalla vergogna al riscatto, ecco perché è il vero grande romanzo italiano

https://www.cislscuola.it/news/dettaglio/article/dalla-vergogna-al-riscatto-ecco-perche-e-il-vero-grande-romanzo-italiano/

Un article de Gabriele Romagnoli paru le 24 juillet 2014 sur le journal La Reppublica ainsi que sur le site syndical scolaire CISLscuola .

https://www.cislscuola.it/uploads/media/romagnoli_24072014.pdf

Un navire arrive chargé de … de peurs et d’espoirs, d’existences effacées et de vies nouvelles, de honte et de rédemption, de stupidité et d’intelligence, de miroirs et de trous noirs. Gabriele Romagnoli (La Repubblica, 24 juillet 2014) voit dans les événements du Costa Concordia le fil conducteur d’une histoire universelle qui se déroule « entre la grandeur et la misère, la tragédie et le ridicule, la vie et la mort ».

L’histoire du Costa Concordia, qui a coulé au large de l’île de Giglio le 13 janvier 2012 et a repris la mer hier pour son dernier voyage, est le grand roman populaire italien qu’aucun auteur n’a pu ou n’a voulu écrire, faute d’imagination et par excès de narcissisme. Pourtant, cette métaphore de la renaissance, cette boîte de Pandore, est aussi liée à notre propre nombril : il suffit de le regarder et de nous regarder, mais sans l’alourdir de trop d’allégories, de peur qu’il ne replonge.

La nuit du naufrage redéfinit les frontières de la tragédie, du moins pour ceux qui l’imaginent sans la vivre. Dans sa représentation, elle est enveloppée d’un mystère épique. L’avion malaisien a disparu sans laisser de traces. Le train espagnol a explosé, déchiré par des explosifs terroristes. Le navire italien a coulé à pic devant la côte en effectuant un inchino/une révérence, un mot et un geste associés à la comédie, jamais au drame. Et pourtant c’est ainsi, les chemins qui conduisent à la fin sont divers et pervers : un jeune Kennedy meurt dans la chute de son d’avion après une mauvaise manœuvre, un autre meurt en se cognant la tête contre un arbre en jouant au rugby dans la neige. C’est  toujours la tempête lorsque l’électroencéphalogramme du capitaine devient complètement plat.

Cetre histoire est, comme nulle autre, une histoire de honte individuelle et nationale. C’est la création d’un personnage-type : Arlequin, Polichinelle, Schettino. Un objet de comparaison constamment associé, à tort ou à raison, à des personnalités de la vie publique. Le capitaine qui fuit devient le symbole d’une propagande anti-italienne qui, à une époque, montrait des spaghettis avec un fusil en couverture du Der Spiegel et voit maintenant l’image idéale servie sur un plateau d’argent. À la lâcheté s’ajoute le manque de modestie (« J’ai trébuché dans la chaloupe ») et la moquerie finale lorsque, le 27 février, il « remonte – enfin – à bord » pour une inspection des lieux, prend un selfie avec le gilet de sauvetage de Cassano et répond avec arrogance aux questions des journalistes : « Vous n’y avez rien compris ! » Un rédacteur américain, visionnant cette vidéo, m’a dit : « En dehors de Berlusconi, c’est ce type qui vous a fait le plus grand tort ! »

Nick Sloane, ce cow-boy des mers venu d’Afrique du Sud pour renflouer le Concordia, peut redresser un navire, mais pas une réputation. Toute la formidable équipe internationale qui a travaillé avec lui, le plongeur espagnol qui a péri sous l’épave, l’excellence italienne, pour une fois digne dirigée par le chef de la Protection Civile, Franco Gabrielli, ont chacun leur propre histoire. Mais ce sont d’autres chapitres de la même histoire : ils ne la réparent pas, ils s’y ajoutent. Interpréter le renflouement de l’épave comme une prophétie optimiste était exagéré. C’est simplement la dure réalité : il suffit d’une seule personne inexpérimentée pour causer d’immenses dégâts ; il faut des dizaines d’hommes compétents pour accomplir une modeste tâche sensée.

Ce navire coulé est un catalyseur, un carrefour de destins et un microcosme où se croisent la vie et la mort. En l’occurrence : en inversant l’ordre chronologique. Lors de l’audience du 29 avril, l’assistance a écouté avec émotion le récit de la disparition de la petite Dayana, engloutie par un puits, et de son père William qui s’est séparé de sa compagne Michela pour tenter de la sauver avant de périr lui aussi. Hier, les réactions ont été fort différentes à l’annonce de la naissance en août prochain du petit Filippo, en août, par Simon et Virginia qui s’étaient rapprochés lors des opérations de sauvetage du Giglio. Dans une nouvelle extraite de son « Carnet rouge », l’écrivain américain Paul Auster raconte comment son ex-femme jette une pièce de monnaie par la fenêtre à leur enfant alors qu’il vient le chercher pour l’emmener au stade. Elle la lui lance pour qu’il s’achète une glace, mais elle rebondit sur une branche et disparaît. Arrivés au stade, père et fils font la queue pour les glaces et aperçoivent la pièce par terre. Quiconque croit aux miracles de la providence pensera que c’est la même pièce. Et que Dayana revit un peu en Filippo.

Le Concordia vous place devant de grandes questions universelles et ne vous donne pas de réponse, comme lorsqu’on a retrouvé le corps de l’indien Russell Rebello, à ce moment précis nous avons accepté le caractère miraculeuse de la chose et que nous nous sommes sentis apaisés en écoutant la nouvelle : le tout est comme une somme algébrique qui donnerait infiniment zéro.

Il y a eu des moments d’avidité et de bêtise extrême, des arnaques aux demandes de remboursement, des dérobades devant les responsabilités, des soif de notoriété. Et tout autant de moments de tendresse, de lucidité, de sens du devoir et de la justice. C’est une histoire qui, pourtant, revient toujours à la réalité suivant le destin perpétuel de l’anéantissement de toute matière. Il y a eu un moment bouleversant hier, lorsque le pavillon bleu marin orné d’un P (papa) a été hissé, signifiant « tout le monde à bord, nous allons lever l’ancre ». Si nous avons jamais vu un vaisceau fantôme, c’était bien à ce moment-là. Il est revenu du bas-fond infâmant où il était tombé, s’est relevé et est reparti, nous rappelant que rien n’est joué d’avance : même les épaves peuvent parcourir un long chemin s’il y a quelqu’un de capable de les accompagner. Sous nos yeux, tout le monde, sangdious, est remonté à bord : les survivants et les disparus, les lâches et les courageux, les intègres et les malhonnêtes. Ce dernier voyage est extraordinaire car il représente une rupture avec la résignation sans autre but d’une conclusion plus convenable. Il nous enseigne que même la décence est un exercice de volonté. Pendant deux ans et demi, face à cette carcasse, aux mouches qui bourdonnaient autour, à la puanteur qu’elle exhalait, nous avions éprouvé une nausée qui, même aujourd’hui en le voyant prendre la mer, ne s’atténue pas.

Le grand roman italien du Concordia est, hélas, une histoire universelle, capable de mettre en scène la réalité et, de ce fait, nous ne pouvons pas nous en détacher. Il nous remet à tous nos billets de passagers et nous dit que ce n’est qu’au plus profond de la nuit que nous saurons si nous sommes Schettino, un marin courageux, ou plus simplement une victime. Jusque-là, nous naviguions à vue, avec notre bagage de suppositions, conscients que chaque frontière entre la misère et la grandeur, la tragédie et le ridicule, la vie et la mort, est une ligne tracés au crayon sur une carte où nous ne voyons qu’un tout petit rectangle de l’océan, et c’est justement ce qui nous le rend inconcevable.

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