La panique

Je n’ai pas – pas encore – retrouvé la seconde partie annoncée par la vidéo de la passerelle de Mustapha Kémal .
Elle nous laissait entendre que le sujet en était le débarquement et que c’est à partir du moment où il a commencé que la panique s’est manifestée.

Publiée en réaction à la sortie du documentaire de Netflix, le 19 mai 2026 par Real Life – Portraits et témoignages, cette interview de 2012 montre à la fois la panique et les effets secondaires cruels de la campagne médiatique.
La dame est sourde, comme moi, et le monsieur est cardiaque comme l’était ma mère. Tous deux sont octogénaire, comme moi.

Naufrage : ils ont échappé de peu à la mort – Costa Concordia
Les gens étaient des sauvages

A 80 ans, Claude Medioni est un habitué des croisières en mer, une quinzaine à son actif. Avec sa femme Gisèle, il s’est embarqué à bord du Costa Concordia. Claude raconte la peur, le chaos et le chacun pour soi au moment du naufrage. Aujourd’hui, pour lui, pas question d’accepter une quelconque indemnisation de la part de Costa. Claude veut fédérer les autres naufragés, et réclame justice.


On avait rendez-vous avec Claude, 80 ans, mais Gisèle, 87 ans, a voulu l’accompagner pour témoigner elle aussi. Gisèle et Claude, clopin-clopant au milieu du chaos. Elle, et ses deux prothèses à la hanche, avait perdu ses deux prothèses auditives dans la chaloupe de sauvetage et lui et son double pontage a tout fait pour protéger sa femme.
Pendant le naufrage du Concordia, Claude a vu le pire, Gisèle, elle, a vu le meilleur.

Claude
On a entendu un bruit, comme un choc, et, cinq minutes après, les sirènes ont retenti 3 fois. Et là il a fait des anonces en italien, alors que d’habitude toutes les annonces se font dans les cinq langues, ils les a faites en italien.
Donc, on ne savait pas où aller et on a suivi la foule. Parce qu’habituellement, à chaque croisière, on fait une répétition d’alerte comme ça. Et on ne l’a pas eue là, cette répétition, donc vous suivez la foule. 
Alors on a suivi la foule, très inquiets pour madame qui a deux prothèses.
Ah oui ! Ça, je peux vous dire que j’étais très inquiet pour ma femme et ma fille. D’ailleurs j’avais demandé à ma fille d’être derrière elle et moi devant, de façon à ce que ma femme ne soit pas bousculée. Parce que si à peine on la touche, elle tombe. Et si elle tombe, les os, ses fémurs s’ouvrent en faisceau et c’est fini. Elle ne marche plus de sa vie.

Et vous, madame, comment vous avez fait pour monter les étages ?

Gisèle
J’ai eu la chance que ces petits serveurs héroiques, les deux petits Philippins de, je ne sais pas, Philippins, enfin, c’étaient une majorité de Philippins, ils m’ont portée.
J’avais dit à ma fille :  » tu t’occupes pas de nous, tu t’occupes pas de nous, tu cours, tu cours, tu t’occupes pas de nous « . Et elle n’a pas voulu. Elle n’a pas voulu. Ma fille est restée pour aider son père parce que mon mari venait d’avoir un double pontage (Lui : pfffffffft) alors il était fatigué aussi.

Vous étiez donc avec votre femme et votre fille dans cette cohue.

Claude
Oui.

Comment se comportaient les gens ?

Claude
Bah, écoutez, il y avaient des gens qui étaient raisonnables et puis ausdi d’autres qui étaient des vraies brutes. C’étaient des vrais monstres qui couraient de tous les côtés, qui bousculaient tout le monde. C’était :  » foutez le camp, laissez-moi passer, arrêtez …
Ça et puis ça criait très fort

Je vous hais … maintenant j’ai peur …

Claude
Ça, c’étaient des gens qui étaient affolés et qui ne prenaient pas garde que c’étaient des enfants ou des vieilles personnes qui étaient devant eux.
Aucun respect des enfants ni des vieillards ni des femmes ni des passagers. D’ailleurs à aucun moment dans le bateau il n’y a eu ce fameux, cette fameuse phrase ” les femmes et les enfants d’abord « .
Jamais.
Jamais.
Jamais.
Quand on est arrivés sur le pont, il y avait une personne âgée à terre et un jeune qui courait lui a marché dessus en courant.
Je me demande vraiment si les gens étaient conscients de ce qu’ils faisaient à ce moment-là.
Aucune solidarité.
Aucune solidarité.
Alors que dans le bateau, les quatre jours avant c’était magnifique. Les gens allaient danser,
Jamais je n’aurais pensé qu’il puisse y avoir des sauvages comme ça. C’est le seul mot qui me vient à l’esprit.

Gisèle
Peut-être qu’il y a des circonstances atténuantes à cette panique. (Claude hausse les épaules) Il y avait quand même plus de 70 enfants dont plus de la moitié qui n’avaient pas 5 ans. Alors je pense que les parents devaient être complètement paniqués

Même les parents avec des enfants de 5 ans n’étaient pas prioritaires ?

Gisèle
Non, non-non-non.

Et donc, dans ces moment-là on peut se comporter soit en héros soit en salaud ?

Claude
Absolument. Ah oui-oui-oui.

Et il y a eu beaucoup de salauds.

Claude
Oui, beaucoup de salauds.
Beaucoup de salauds parce que quand on est arrivés aux chaloupes, c’était à celui qui bousculait le plus l’autre pour pouvoir monter dans la chaloupe.
Je peux vous dire que la première et la deuxième chaloupe, quand on est arrivés, beh, on n’aurait pas pu s’approcher. Parce que c’était une horde de-de decsauvages qui étaient là et qui prenait d’assaut les barques.
Et on arrive au troisième canot et on alkait rentrer, ma femme et moi dans le canot quand un couple de jeunes –  qui devaient avoir 20, 25 ans maximum – nous ont carrément tirés en arrière, ils nous ont bousculés pour nous prendre la place dans le canot parce que le gars, il se préparait à fermer la barrière.

Comment vous avez fait pour rentrer dans la chaloupe, madame ?

Gisèle
Je suis rentrée dans la chaloupe à moitié, monsieur.
Je suus rentrée, le tiers de mon corps était dans la chaloupe, l’autre, une partie au-dessus de la mer et l’autre sur le pont.
Donc, à l’intérieur de la chaloupe, ils m’ont trainée comme si j’étais un sac de farine par terre. J’ai perdu mes prothèses auditives et il a falku trois personnes pour me relever parce que je ne suis pas mince.
Et ensuite on m’a mise dans un coin où il y avait encore un minimum de place avec un petit couple de français. Et là, je tombais, je glissais, et ce petit français d’unr trentaine d’années s’est levé, il s’est mis à genoux devant moi etbil m’a dit :  » appuyez-vos pieds sur mes cuisses, madame, comle ça, ça va vous tenir « .
Et il est resté comme ça, à genoux, jusque tant que le bateau de sauvetage arrive au petit port où on a échoué.

Et ce petit couple qui vous a donc aidée dans la chaloupe, vous avez eu ses coirdonnées ? Vous avez pu échanger avec eux ?

Claude
Monsieur, c’était un monsieur très discret qui n’a pas voulu donner son nom. Il a dit :  » mais c’est normal que je fasse ça « .

Les héros sont discrets.

Claude
Absolument.
Il a été exceptionnel mais il ne se rendait pas compte qu’il faisait plus que son devoir.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé ? Ce sont les cris, ce sont les enfants ?

Gisèle
Ce qui m’a le plus frappée c’est le froid. 6° pendant … avec un chemisier en voile.

Parce que c’était une soirée, vous étiez habillée

Claude
Oui, on était au dîner, quoi. Et voilà.

Gisèle
50 couvertures pour 4200 personnes qui descendent.

C’est pour ça que vous avez une bronchite aujourd’hui ? C’est que vous avez passé effectivement la nuit dehors ?

Gisèle
Le froid. Le froid, c’était quelque chose d’épouvantable.

Est-ce qu’à votre avis, au moment où vous avez été évacués, le commandant avait déjà quitté le bateau ?

Claude
Oui.

Est-ce que vous aviez un pressentiment sur ce commandant ?

Gisèle
Un pressentiment ?

Claude (à Gisèle)
Oui.

Gisèle
Je ne sais pas si c’est un pressentiment, mais vendredi matin on était dans le jacuzzi et j’ai dit à mon mari et à ma fille :  » c’est mon dernier jacuzzi « .

Claude
Je vous dis la réflexion de ma fille. La première fois qu’elle l’a vu, elle m’a dit :  » regarde papa,’il a une tête de mafieux parce qu’il avait les cheveux longs derrière etc …

Est-ce que vous vous êtes senti abandonnés au moment de l’évacuation ?

Claude
Complètement.
Complètement.
Parce qu’à partir du moment où on a quitté la table je vous assure qu’il fallait se débrouiller tout seuls.

Après coup on a entendu la dialogue radio enregistré entre le commandant et la capitainerie de Livourne.

Claude
Ça, ça a confirmé que c’était un salaud.

… tout est clair … il paraît qu’il y a des enfants, des femmes … faites  attention, Schettino, la mer vous a peut-être laissé vivant mais je vous vois vraiment mal barré, je vais vous créer les pires ennuis, moi. Remontez à bord, couillon !
Commandant, je vous en prie !
Qué, je vous en prie ? Maintenant vous vous bougez et vous remontez à bord.
Confirmez-moi que vous remontez à bord.
À moins que vous ne refusiez de remonter à bord ?
Commandant !
Remontez à bord, c’est un ordre !

Claude
Je le traite de lâche et je n’ai pas peur du mot.
Je dis que c’est un lâche de nous avoir laissés comme ça.

Et vous, madame ?

Gisèle
Ce que je ressens pour lui ? je ne vais pas dire de la haine, mais du dégoût.
À côté de la saloperie du commandant, il y a eu des gens extraordinaires, voilà.

Vous semblez très émue par ces jeunes philippins qui vous ont portée ?

Gisèle
Oui. Ah oui ! Ça !
J’ai vraiment été très émue par ces petits jeunes qui gagnent presque rien et qui ont été aussi héroiques.
Ce sont les seuls qui ont aidé les passagers, les seuls.

Donc le personnel philippin, selon vous, est resté jusqu’au dernier moment pour sauver les gens. Ce qui paraît exceptionnel par rapport au commandant qui, lui, aurait dû être là.

Claude
Absolument.
Absolument.

Bon, vous avez 80 et 87 ans, vous, madame, ce n’est pas votre première croisière

Claude
Non. La 16ème.

Vous aimez ça.

Gisèle
Ah oui, oui. Oui parce que l’ambiance …

Claude
Elle ne fait pas la vaisselle, elle ne va pas faire les courses er elle ne fait pas à manger.

Et est-ce qu’à 87 ans, après cette épreuve-là, vous allez retourner sur un bateau ?

Gisèle
Ils nous ont expliqué …

Claude (plus fort près de l’oreille gauche de Gisèle)
Est-ce que tu es prête à refaire une croisière ?

Gisèle
Non, du tout, pas à mon âge. Je retournerai plus. Non, non.

Et vous monsieur ?

Claude
Oui. Je prendrais l’avion. Comme disait mon père, si tu tombes de cheval, faut remonter tout de suite à cheval, donc il n’y a pas de raison, hein ?

Qu’est-ce que cette épreuve vous aura appris sur la vie ?

Claude
En tout cas, en ce qui me concerne, cela me confirme que le monde n’est pas si beau que ça, quoi.
Et encore qu’on doit se battre pour vivre et pour survivre.

Gisèle
Il y a encore des gens bien sur la Terre.

Claude
Et madame, elke retient surtout le positif, à savoir ces jeunes qui l’ont aidée.

Gisèle
Tout à fait, oui.
J’ai retenu qu’il y avait encore des gens bien sur la Terre.
S’il y en a qui sont dégoûtants, il y a encore des gens bien.
J’ai retenu qu’il y a eu des gens qui ont peut-être sacrifié leurs vies pour m’aider.
Voilà.
Voilà ce que j’ai retenu.


Publié le 19 mai 2026 !
14 années se sont écoulées depuis le naufrage. 14 années et combien d’autres naufragés croient encore que le Commandant les a abandonnés ? Leur colêre, je l’entends mais je n’ose imaginer l’angoisse que cette pensée leur fait vivre.
Ne mériteraient-ils pas de connaître la vérité ?
Qui a la cruauté de maintenir dans la souffrance ceux qui ont vécu l’ensauvagement instantané que l’ordre de faire embarquer les passagers a déclenché ?

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